Expert en vedette

Experte en vedette : Dre Jean Gray, C.M., MACSS

Au cours de sa carrière, la Dre Jean Gray, C.M., MACSS, a mis au point des outils permettant de mieux évaluer les médecins résidents en formation et a milité pour des programmes de mentorat destinés aux étudiantes en médecine. Son leadership déterminé a profité à de nombreuses organisations, dont l’Association canadienne pour l’éducation médicale, l’Institut de la santé des femmes et des hommes des Instituts de recherche en santé du Canada et l’Atlantic Centre of Excellence for Women’s Health (Centre d’excellence en santé des femmes du Canada atlantique). Elle fait partie des éducateurs d’exception au Canada dans le domaine médical et a été reconnue à ce titre en 2004, lorsqu’on lui a décerné l’Ordre du Canada.

La Dre Gray a obtenu un diplôme de chimie en 1963 et un diplôme de médecine en 1967, tous deux à l’Université de l’Alberta. Elle s’est jointe à la Faculté de médecine de l’Université Dalhousie et a été directrice fondatrice du Département de médecine générale, vice-doyenne des études médicales supérieures de 1988 à 1996 et doyenne associée de l’éducation médicale permanente de 1996 à 2002.

En sa qualité de membre de l’Académie canadienne des sciences de la santé, la Dre Gray a fait partie de nombreux conseils d’administration et comités, au Canada comme à l’étranger. Elle est une membre estimée du comité consultatif scientifique du CAC depuis 2006.

QUESTIONS

Q : Vous avez eu une carrière longue et impressionnante dans le domaine de l’enseignement médical. Pourriez-vous nous faire part d’un ou deux faits saillants de cette carrière?R : Bien que l’enseignement aux futurs médecins et professionnels de la santé ait toujours constitué un élément très gratifiant de ma carrière, les occasions de fournir une direction à la communauté de l’enseignement médical et de promouvoir la recherche sur ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans le processus d’enseignement sont ce qui ressort véritablement pour moi. En tant que pharmacologue clinicienne qui comprend la nécessité de l’évaluation critique d’un produit avant qu’il soit administré aux humains, j’ai toujours trouvé surprenant que les initiatives majeures en éducation puissent être mises en œuvre sans qu’aucune tentative d’en mesurer les résultats ait été faite. Certains établissements me désigneraient volontiers comme une « épine dans leur pied » en raison de mes demandes répétées qu’une évaluation soit faite de leurs programmes et qu’ils fournissent des fonds de recherche pour trouver de meilleures façons de stimuler l’acquisition de connaissances et de compétences. Aujourd’hui, il existe un mouvement pour l’évaluation critique des programmes éducatifs dans ce pays et les efforts dans ces domaines ont placé le Canada à l’avant-garde de la communauté de l’enseignement médical. Dans le monde, le Canada est aujourd’hui reconnu comme un lieu très important d’innovation et d’évaluation en enseignement, particulièrement de la médecine, mais également d’autres professions de la santé. L’époque est révolue où l’on considérait les enseignants en médecine comme des citoyens de second ordre; l’enseignement médical contemporain est maintenant l’égal de tous les autres secteurs scientifiques de la communauté universitaire et des bourses et subventions peuvent être obtenues de plusieurs sources.Q : Lorsque vous avez entrepris votre formation postsecondaire, quel type de carrière avez-vous envisagé pour vous-même?R : Lorsque j’ai obtenu mon diplôme en médecine, il y avait très peu de femmes dans ma classe et un sentiment courait que nous « prenions des places qui auraient pu être occupées par des hommes », étant donné que nous allions toutes nous marier et qu’un jour nous ne pratiquerions plus la médecine. Toutes mes collègues de classe ont poursuivi de brillantes carrières médicales, à la fois au sein de leurs propres collectivités et dans le reste du monde. Je suis très fière d’elles, mais je ne pense pas qu’aucune d’entre nous n’ait eu une idée de la façon dont nos carrières évolueraient lorsque nous sommes arrivées au terme du long parcours d’éducation et de formation qui doit être suivi en médecine. J’ai joui d’un grand soutien de la part des professeurs masculins des laboratoires pharmacologiques de l’Université de l’Alberta, de l’Université de la Colombie-Britannique et de l’Université Stanford avec qui j’ai travaillé comme étudiante, ainsi que de la part des deux directeurs de département de l’Université Dalhousie où j’ai occupé des postes en début de carrière. C’était très important, parce qu’il s’agissait d’une période très stressante, où je devais jongler avec plusieurs responsabilités : soins cliniques, enseignement, recherches en laboratoire, maternité et famille. Les deux directeurs de département, en particulier, ne cessaient de me pousser au-delà de ma zone de confort, mais ils m’ont aussi offert du soutien et de l’aide lorsque j’en avais besoin, parce qu’ils ont nettement vu quelque chose en moi que je n’avais pas encore découvert moi-même. Et je m’en voudrais de ne pas souligner l’extraordinaire appui que m’a accordé mon mari ou la loyauté de celle qui a été notre aide ménagère pendant plusieurs années.Une de mes ambitions secrètes a toujours été « d’écrire un livre » et j’ai finalement pu réaliser ce rêve, grâce à l’Association des pharmaciens du Canada, qui m’a approchée pour rédiger un livre à l’intention des praticiens locaux. Il a subséquemment été connu sous le titre Therapeutic Choices. Initialement, j’y ai mis beaucoup de travail, alors que mes ressources étaient limitées, mais à mesure que le livre s’est fait connaître et qu’il a fait l’objet de plusieurs rééditions, les ressources sont apparues, y compris l’occasion de produire une version électronique, e‑Therapeutics, qui comprenait des liens vers de nombreuses autres sources d’information. Au bout de six éditions, j’ai renoncé à assumer le rôle de rédactrice, mais j’ai continué de surveiller de près l’évolution intéressante de cet ouvrage.Q : Pourriez-vous nous en dire plus sur les outils que vous avez contribué à mettre au point pour mieux évaluer les médecins résidents en formation et sur les programmes de mentorat pour les étudiantes en médecine, dont vous avez été le fer de lance?R : En raison de la préoccupation que j’avais à l’égard du fait que nous définissions des normes de formation des médecins résidents, sans toutefois en examiner adéquatement les incidences ou les résultats, j’ai commencé à m’intéresser activement au domaine de l’évaluation du rendement. En 1996, j’ai pris une année sabbatique à l’Université de la Caroline du Nord, à Chapel Hill, et j’ai travaillé avec les professeurs de médecine là-bas à sonder les problèmes d’évaluation du rendement. La base de connaissances dans la littérature médicale était très limitée, mais j’ai découvert une mine d’informations dans la littérature psychologique industrielle avec l’aide de ma fille bibliothécaire. Cela m’a conduite à produire un article examinant l’évaluation des médecins résidents, article qui est maintenant couramment cité et qui pourrait servir d’occasion pour influencer les processus utilisés par les programmes canadiens de formation des médecins résidents, à commencer par nos propres programmes à l’Université Dalhousie.

Le programme de mentorat pour les étudiantes en médecine est né de ma propre expérience. Au cours de ma résidence et de mes premières années de pratique, j’ai eu deux grossesses. C’était une époque où personne n’avait même encore songé à des congés de maternité, parce qu’il y avait si peu de femmes en médecine. Mon premier enfant est né au terme d’une nuit de veille alors que j’étais de garde. Mon deuxième enfant est né un vendredi en soirée et, comme il n’y avait personne d’autre pour voir à mes patients, je suis retournée travailler trois jours plus tard, soit le mardi matin suivant. Mais je me suis promise qu’aucune autre femme médecin ou étudiante à notre école n’aurait à vivre une telle expérience. Par la suite, les attitudes ont évolué depuis, les congés de maternité sont devenus une réalité et il était devenu temps d’examiner d’autres problèmes auxquels les femmes sont confrontées en médecine.

En 1990, l’année du 100e anniversaire de l’inscription de la première étudiante en médecine à l’Université Dalhousie, je présidais un comité qui préparait un symposium visant à faire partager l’expérience des femmes remarquables de la profession médicale, de l’époque et du passé, dans des domaines comme la recherche, la pratique et les sciences humaines médicales. Pour attirer l’attention de tout le monde sur cette question, nous avions demandé (et nous avons réussi presque complètement) que chaque conférencier à l’école médicale cette année-là soit une femme. Le comité avait aussi commandé une pièce de théâtre originale sur la Dre Annie Hamilton, la première étudiante en médecine, et un livre intitulé Petticoat Doctors (Médecins à jupon), qui retraçait le parcours des 40 premières femmes à être diplômées de la Faculté de médecine de l’Université Dalhousie, grâce à une subvention du Conseil des arts du Canada.Q : Tout au long de votre carrière, vous avez été une meneuse, une enseignante exceptionnelle et un exemple à suivre. Quelle approche préconisez-vous dans votre mentorat des jeunes travaillant dans la recherche et dans les professions de la santé? Quelles valeurs souhaitez-vous le plus inculquer à ceux et celles qui s’apprêtent à suivre vos traces?R : Le mentorat ne sert pas à « inculquer des valeurs », mais plutôt à aider les personnes à évaluer honnêtement leurs propres forces et capacités et ensuite à les utiliser comme points de repère pour guider leurs carrières. Comme mes mentors l’ont fait pour moi, j’essaie de pousser mes élèves quelque peu, tout en leur faisant comprendre qu’ils ou elles auront accès à mon soutien lorsque leur zone de confort aura été dépassée. Selon mon expérience, les jeunes hommes et femmes qui viennent solliciter mes conseils et mes services de mentorat ne savent pas ce qu’ils veulent faire, s’ils ont la formation et les compétences nécessaires, ou comment canaliser leur temps et leur attention afin d’atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés. Mon rôle consiste à les aider à y voir clair, en leur posant des questions délicatement exploratoires, et ensuite à leur fournir le soutien dont ils ont besoin pour atteindre leurs objectifs dans les délais souhaités.Q : Vous avez accepté de prononcer un mot d’ouverture au nom de l’ACSS lors du prochain symposium sur la prise de décision fondée sur les preuves dans le cadre de la CPSC 2016. Quelles sont les questions ou idées importantes que vous souhaitez voir abordées lors du symposium?R : Au fil des ans, j’ai travaillé avec plusieurs organisations, notamment des gouvernements, au niveau fédéral et provincial, dont les politiques étaient fondées sur des traditions ou des amitiés, mais pas nécessairement sur des preuves objectives. Il a été gratifiant de constater que le gouvernement fédéral commençait à s’orienter vers une évaluation méthodique des données pertinentes, comme en témoignent son soutien au CAC et les diverses questions qu’il a soumises à son évaluation, mais il reste encore beaucoup de sensibilisation à faire pour aider les décideurs à comprendre le rôle que doivent jouer les données probantes dans l’élaboration des politiques. Mon mot d’ouverture ne sera qu’un moyen de planter le décor; le véritable travail lors de cette conférence se déroulera lors des discussions et, j’oserais même dire, lors des pauses café et repas. C’est dans ces moments que les points de vue changent et que les nouvelles idées émergent.Q : Vous êtes membre du comité consultatif scientifique du CAC depuis 2006, où vous fournissez des conseils sur la composition des comités d’experts et votre opinion scientifique concernant d’éventuelles évaluations. Qu’est-ce qui vous a motivée à participer à ce volet du processus du CAC?R : J’adore apprendre et cela a été pour moi la plus extraordinaire des aventures d’apprentissage! J’ai déjà comparé cette expérience au fait de retourner à l’université pour acquérir de nouvelles connaissances, mais sans le stress associé aux travaux de fin de session et aux examens. Interagir avec les comités d’évaluation comme responsable de l’examen par des pairs, dans mon champ d’expertise ou non, a été très instructif. Et j’ai la chance de rencontrer certains des extraordinaires Canadiens qui œuvrent dans des domaines comme l’histoire, l’économie, le génie, l’éthique, l’informatique et d’autres disciplines que je fréquente rarement dans mon quotidien. Chaque aspect de cette expérience a été des plus gratifiant!Q : Lisez-vous ou regardez-vous quelque chose en ce moment pour le plaisir seulement?R : J’ai un appétit vorace pour la lecture. Je fais partie de deux groupes de lecture qui se réunissent chaque mois. Le plus ancien est un groupe entièrement masculin (à l’exception de moi et d’une autre dame) de médecins qui a un penchant pour les livres de non-fiction et les œuvres classiques. En ce moment, ce groupe lit John A de Richard Gwyn et nous lisons généralement une pièce de Shakespeare chaque année. La Nuit des rois (Twelfth Night) sera le sujet de discussion le mois prochain. Mon autre groupe est entièrement féminin et plusieurs de ses membres sont membres de la Société royale du Canada. Ce groupe préfère les œuvres de fiction. Il a choisi, pour souligner le prochain anniversaire du Canada, de lire un livre écrit par un auteur féminin ou autochtone de chaque province et ce mois-ci, ce sera Monkey Beach, d’Eden Robinson, un auteur autochtone de la Colombie-Britannique. Et, croyez-le ou non, depuis que j’ai pris ma retraite, je me suis découvert une passion pour Charles Dickens et, parce que j’ai une vieille collection de cet auteur qui appartenait à mon grand-père, je me suis donné le défi de lire son œuvre dans son intégralité. À l’heure actuelle, j’ai fait plus que la moitié du chemin!
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