Blog

Expert en vedette : Maryse Lassonde, O.C., O.Q., MSRC, MACSS

Maryse Lassonde est directrice scientifique du Fonds de recherche du Québec – Nature technologies (FRQNT) et présidente de la Société royale du Canada (SRC). Neuropsychologue, la professeure Lassonde a orienté ses recherches vers des sujets divers, dont le développement cognitif des nourrissons et des enfants, l’épilepsie juvénile et les effets sur le cerveau des commotions cérébrales liées au sport. Elle a travaillé pendant plusieurs années comme consultante auprès de l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal, traitant plusieurs joueurs ayant subi des commotions cérébrales. Elle a aussi réalisé une étude sur les effets des commotions cérébrales sur les enfants et les athlètes, dont les constats ont influencé de façon importante la réglementation, la prévention et le traitement des commotions cérébrales. Suivez ce lien pour consulter sa notice biographique complète.Le CAC était heureux d’accueillir la professeure Lassonde au sein de son conseil des gouverneurs, en janvier 2016, et tout aussi heureux qu’elle accepte de faire l’objet de la rubrique Expert en vedette! Malgré son horaire chargé, elle a trouvé le temps de répondre aux questions de la rédactrice des Infos du CAC, Kelly Loverock.QUESTIONSQ : On dit de vos recherches sur les commotions cérébrales qu’elles ont changé la donne dans ce domaine. De même, votre étude sur l’influence de la voix des mères sur l’activité cérébrale de leurs nouveau-nés s’appuyait sur une approche novatrice (l’exploration du cerveau n’avait jamais été tentée avec des sujets aussi jeunes). Quels aspects du domaine de la neuropsychologie vous ont séduite?

R : C’est mon expérience personnelle qui m’a entraînée vers le domaine de la neuropsychologie. J’avais 13 ans lorsqu’on a diagnostiqué chez mon père un cancer du cerveau, lequel se manifestait par des crises d’épilepsie. Je venais tout juste de terminer des cours de biologie et, afin d’intellectualiser une situation très difficile, j’ai suivi la dégradation du cerveau de mon père en consultant des manuels de médecine. J’ai donc été en mesure de déceler chez lui plusieurs pathologies, dont l’aphasie, qui est la perte de la faculté du langage, et je me suis rapidement familiarisée avec un certain nombre de fonctions cérébrales.

J’ai conservé un vif intérêt pour l’étude du cerveau pendant mes études collégiales et de baccalauréat. En fait, après avoir assisté à mon premier cours de psychophysiologie lors de ma première semaine à l’Université de Montréal, je me suis immédiatement portée volontaire pour travailler dans les laboratoires de neuropsychologie. J’ai ainsi été amenée à collaborer à la rédaction de publications et de communications pendant mes études de premier cycle. Mes trois années d’expérience en laboratoire, ainsi que ma collaboration à ces publications, ont sans doute grandement contribué à mon admission à l’Université Stanford, aux études de cycle supérieur. Pendant mon séjour à l’Université Stanford, j’ai eu le privilège de travailler avec un chef de file en neurosciences et en neuropsychologie, le professeur Karl Pribram, un neurochirurgien à qui on a attribué la découverte de la fonction de plusieurs parties du cerveau, en particulier des lobes frontaux, qui interviendraient dans les fonctions intellectuelles supérieures.

Bien entendu, par la suite, j’ai consacré ma carrière tout entière à l’étude du cerveau. Ce qui pourrait caractériser mon approche, c’est le recours à des techniques novatrices de neuroimagerie (j’ai moi-même joué un rôle de premier plan dans la mise au point d’une telle technique, appelée la spectroscopie proche infrarouge, avec mes collègues ingénieurs). J’ai de plus sollicité la collaboration de physiciens et de mathématiciens de plusieurs pays, mais en particulier du Centre cubain de neurosiences. Sans l’aide de mes collègues cubains, nous n’aurions pas été en mesure de déchiffrer les impulsions cérébrales que nous avons captées chez des nouveau-nés âgés d’une journée lorsqu’ils réagissaient à la voix de leurs mères.Q : Quelles sont les plus importantes connaissances que nous avons acquises, à votre avis, sur les commotions cérébrales depuis 2013? Et vers où ce domaine de recherche se dirige-t-il? (Nous en avons encore beaucoup à apprendre au sujet du cerveau, malgré les avancées majeures réalisées dans notre compréhension des commotions cérébrales.)

R : La recherche sur les commotions cérébrales dans le sport a explosé depuis 2013. Notre groupe ainsi que d’autres ont clairement démontré les effets néfastes à long terme des commotions cérébrales sur le processus de vieillissement du cerveau. Nous avons également commencé à caractériser les effets des commotions cérébrales sur les athlètes féminines et les résultats indiquent que les femmes réagissent différemment des hommes aux commotions cérébrales en ce qui a trait aux changements neuroanatomiques, neurochimiques et comportementaux qu’elles subissent. Fondamentalement, les femmes tendent à présenter davantage de symptômes et à prendre plus de temps à se remettre que les hommes, et leur cerveau ne présente pas les mêmes atteintes que ce que nous observons chez les hommes. De même, de nouveaux travaux montrent que les jeunes athlètes seraient plus vulnérables aux commotions cérébrales sportives. En fait, lorsqu’un jeune athlète retourne au jeu avant que ses symptômes ne se soient résorbés et qu’il subit une autre commotion, le « syndrome du second impact » peut se manifester. Ce syndrome, qui a été observé chez des écoliers des niveaux secondaire et collégial, se caractérise par de graves dommages au cerveau, qui peuvent entraîner un coma ou même la mort. C’est ce qui a probablement tué Rowan Stringer, à l’âge de 17 ans. De tels événements tragiques, y compris le décès d’anciens joueurs de football ou de hockey qui présentaient des signes d’encéphalopathie traumatique chronique, une forme de démence, ont contribué à sensibiliser le public à ce problème. Cette sensibilisation constitue probablement, et c’est très malheureux, la plus grande avancée qu’ont produite les récents travaux sur les commotions cérébrales. Maintenant que nous avons circonscrit les effets des commotions, nous devons trouver comment les guérir, peut-être en stimulant les circuits qui sont réputés intervenir dans le processus de la neuroplasticité. Mais je laisse ces travaux à d’autres…

Q : Vous avez eu une carrière impressionnante et diversifiée; vous avez notamment travaillé dans les milieux universitaire et gouvernemental et mené des recherches recoupant de nombreuses disciplines. Pourriez-vous nous faire part d’un ou deux faits saillants de votre carrière?

R : La recherche peut mener à toutes sortes d’expériences, mais la plus étrange que j’ai eue, sans doute, est survenue en 1998. Les Canadiens de Montréal avaient requis mes services en tant que neuropsychologue. Je devais faire subir des épreuves à toutes les recrues et à tous les joueurs professionnels au début de la saison. Il s’agissait notamment d’un éventail de tests de mémoire et d’attention. Lorsqu’un joueur subissait une commotion cérébrale pendant la saison, je lui faisais passer de nouveau ces épreuves. Cette aventure a fait beaucoup parler de moi dans les nouvelles : « une femme dans le vestiaire des joueurs », des présentations à Hockey Night in Canada et approximativement 300 entrevues, une nouvelle carrière s’ouvrait pratiquement à moi!

Concernant mon travail administratif, je pense que le poste qui m’a posé le plus grand défi a été celui de présidente du Conseil de l’Ordre national du Québec. Il s’agit de l’équivalent provincial de l’Ordre du Canada et, dans le cadre de cette fonction, je devais coprésider avec le premier ministre Charest plusieurs événements à l’hôtel du Parlement du Québec ou ailleurs dans le monde. Nous avons reçu à l’Ordre national du Québec des personnes formidables, dont des artistes comme Charles Aznavour. Encore une fois, ce travail m’a fait sortir de ma zone de confort – la science et le laboratoire – et m’a probablement bien préparée à assumer les fonctions de présidente de la Société royale du Canada (SRC).

Q : En quoi trouvez-vous que vos antécédents diversifiés éclairent vos fonctions actuelles (à la SRC, au FRQNT et au conseil des gouverneurs du CAC)? En particulier, qu’elle est l’importance d’une expérience multidisciplinaire quand vient le temps d’aborder les grands enjeux scientifiques?R : L’étude du cerveau ne peut se faire uniquement par des neuropsychologues et des neuroscientifiques. J’ai eu personnellement à travailler avec et à engager des ingénieurs, des physiciens et des mathématiciens pour faire avancer mes travaux sur le cerveau. La promotion de la recherche interdisciplinaire et intersectorielle constitue un des principaux axes du plan stratégique du FRQNT, un plan élaboré sous ma direction. La connaissance, aujourd’hui, ne peut s’acquérir qu’à travers des collaborations. J’estime que la SRC est particulièrement bien placée pour construire cette connaissance. Le Collège des nouveaux chercheurs et créateurs en art et en science est né dans un esprit d’interdisciplinarité, où aucune frontière ne se dresse entre les diverses disciplines. Mon espoir est d’être capable de renforcer la collaboration entre les trois Académies (l’Académie I, des arts des lettres et des sciences humaines, l’Académie II, des sciences sociales et l’Académie III, des sciences), ce qui fournirait une formidable plateforme pour s’attaquer aux grands enjeux sociétaux, notamment les changements démographiques. Je suis arrivée tout récemment au conseil des gouverneurs du CAC et j’espère pouvoir contribuer quelque peu à faire progresser cet organisme par mon expérience administrative et scientifique.Q : Y a-t-il quelque chose que vous lisez ou que vous regardez par pur plaisir en ce moment?

R : Pour être franche, pas vraiment. Mon poste au FRQNT est un travail à temps plein et je consacre aussi beaucoup de temps à la SRC et à d’autres comités, ce qui ne me laisse pas énormément d’heures de loisir (bien que le travail soit un plaisir pour moi). Mais je joue avec mes quatre petits-enfants et je leur lis des histoires, alors on pourrait dire que ça compte, non?

La rubrique « Bénévole en vedette » des Infos du CAC vise à mettre en évidence les bénévoles du Conseil des académies canadiennes ainsi que leurs travaux ou recherches du moment, et à discuter de leur participation aux projets du CAC.
Restez informé des dernières nouvelles de la CAC
S'inscrire à notre liste d'envoi