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Au-delà du jeu de la taupe : Jaigris Hodson et la lutte contre la « syndémie » informationnelle au Canada

Jaigris Hodson, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la désinformation numérique, la polarisation et les médias antisociaux à l’Université Royal Roads, décrit notre époque comme une « syndémie informationnelle », soit la combinaison de trois épidémies concomitantes (la mésinformation, la polarisation et le harcèlement en ligne). Celles-ci interagissent entre elles et sont exacerbées par des facteurs sociaux, environnementaux et structurels, créant ainsi un fardeau supérieur à la somme de leurs effets pris séparément.

« Ce sont en quelque sorte des multiplicateurs de force », explique Jaigris Hodson. « On ne peut pas s’attaquer à la polarisation ni au harcèlement en ligne de manière isolée, étant donné que les deux autres problèmes feront en sorte que le phénomène resurgira aussitôt. C’est un peu comme le jeu de la taupe. »

Les dynamiques opèrent dans de multiples directions. Ainsi, la polarisation pousse les individus à partager de la mésinformation qui confirme leur vision du monde. La mésinformation, à son tour, accentue la polarisation en façonnant des conceptions fondamentalement divergentes de la réalité. Quant au harcèlement en ligne, il réduit au silence les voix qui se basent sur des données probantes et repousse les individus vers des communautés fermées où la mésinformation circule sans être remise en question.

« Il est essentiel de regrouper les points de vue d’experts issus de différentes régions du pays, de sensibilités politiques diverses et d’institutions variées. Ce processus est précisément celui dont nous avons besoin à notre époque. »

Restaurer la confiance, une conversation à la fois

Si le problème est de nature syndémique, soutient Jaigris Hodson, les solutions doivent l’être aussi. Ses recherches actuelles comprennent notamment la mise au point d’un agent conversationnel d’IA destiné à former les médecins aux discussions sur la vaccination, un enjeu situé au carrefour des trois forces en présence.

Cet agent aide les médecins à s’exercer à des techniques de communication dont l’efficacité a été démontrée : écouter les préoccupations des patients, les reformuler et désamorcer les tensions. « C’est dans nos relations les uns avec les autres que nous pourrons, espérons-le, regagner une part de confiance », affirme Jaigris Hodson. S’il s’avère concluant, ce modèle pourrait aider à améliorer les conversations sur d’autres sujets polarisants, des changements climatiques aux questions de politiques publiques controversées.

Un modèle fondé sur les données probantes en période de polarisation

En réfléchissant à son engagement au sein du CAC, Jaigris Hodson a constaté à quel point un examen rigoureux mené par des experts provenant d’horizons variés peut transcender la polarisation. « Il est essentiel de regrouper les points de vue d’experts issus de différentes régions du pays, de sensibilités politiques diverses et d’institutions variées. Ce processus est précisément celui dont nous avons besoin à notre époque. »

Tout en étant très lucide à propos des défis à venir, Jaigris Hodson trouve des raisons d’espérer dans le modèle du CAC. En réunissant des experts aux perspectives diverses pour dégager un consensus, puis en les renvoyant dans leurs communautés, le CAC crée des ondes de confiance qui se propagent par les relations personnelles. « C’est dans ces relations de proximité, lorsque nous parlons à des personnes que nous connaissons, que nous avons réellement l’occasion de changer les choses. C’est pourquoi je garde espoir. »

FAQ rapide avec Jaigris Hodson, Ph. D.

Quel est le livre le plus intéressant que vous ayez lu récemment?

J’ai presque terminé Quantum Bullshit de Chris Ferrie, qui est un universitaire canadien. L’ouvrage porte sur toutes les façons dont la physique quantique a été détournée pour vendre des produits de bien-être et des arnaques. Il traite de mésinformation, mais aussi de physique quantique, et l’auteur a beaucoup d’humour. Je le recommande vivement.

Y a-t-il un balado, une infolettre ou une figure intellectuelle que vous ne manquez jamais?

Il existe un balado intitulé Dystopia Now : il s’agit d’une conversation entre une personne issue de la philosophie et une personne du milieu de l’humour sur notre époque, marquée par l’oligarchie technologique dans laquelle nous vivons, et sur la manière dont la Silicon Valley y contribue.

Quelle idée fausse à propos de votre travail aimeriez-vous que davantage de personnes corrigent?

Que l’on peut simplement résoudre la polarisation en demandant aux gens d’être plus gentils les uns envers les autres.

Pouvez-vous indiquer un moment récent où des données probantes ont fait en sorte que vous avez changé d’avis?

C’est lié à la COVID. J’ai eu un cancer pendant la pandémie et ce fut un véritable cauchemar. J’ai toujours fait preuve d’intransigeance en matière de vaccination, mais cette expérience m’a permis de comprendre pourquoi certaines personnes choisissent de ne pas se faire vacciner. Même si je demeure favorable à la vaccination et à l’immunité collective, je comprends désormais que la conversation doit être nuancée. C’est précisément pour cette raison que je travaille sur ce projet d’agent conversationnel visant à favoriser de meilleurs échanges.

Où allez-vous, ou que faites-vous, pour raviver votre curiosité?

Je marche beaucoup. Quand on marche, l’esprit vagabonde naturellement. Parfois, c’est presque méditatif et je ne pense pas à grand-chose; d’autres fois, au détour d’une promenade, une connexion émerge.

Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit?

Je prône une communication fondée sur des données probantes. Mais pour comprendre les obstacles potentiels à ce type de communication, j’écoute beaucoup les personnes de l’autre camp qui commentent et qui diffusent de la mésinformation, intentionnellement ou non. Ce qui m’empêche de dormir, c’est le fait que les arguments qu’elles utilisent sont parfois les mêmes que les nôtres, mais simplement inversés. C’est comme un monde à l’envers. Si nous nous accusons mutuellement des mêmes choses, comment pouvons-nous espérer dépasser cette polarisation? Nous nous lançons littéralement les mêmes insultes de part et d’autre d’un fossé.

À propos de Jaigris Hodson, Ph. D.

Jaigris Hodson est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la désinformation numérique, la polarisation et les médias antisociaux à l’Université Royal Roads. Membre du comité consultatif scientifique du CAC, Jaigris Hodson a auparavant siégé au comité d’experts sur les conséquences socio-économiques de la mésinformation en science et en santé. Le rapport Lignes de faille décrit les manières dont la mésinformation en science et en santé peut se propager, ainsi que ses effets sur les individus, les communautés et la société.


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