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Entretien avec Eric M. Meslin, Ph.D., MACSS, président-directeur général du CAC

Q : Vous êtes Canadien, mais votre carrière s’est passée en grande partie aux États-Unis. Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir au Canada et à accepter votre poste au Conseil des académies canadiennes (CAC)?

A : Il est vrai que j’ai fait mes études supérieures aux États-Unis, au début des années 1980, et que j’y ai ensuite passé une bonne partie des deux dernières décennies, mais le Canada n’a jamais été très loin de mes pensées. Plus d’un tiers de mes publications portent sur des questions canadiennes. J’ai régulièrement collaboré avec des collègues canadiens dans mes recherches et j’ai fait partie de plusieurs comités pour les IRSC, le Réseau de cellules souches et Génome Canada. Après avoir étudié et travaillé aux États-Unis, j’ai senti que c’était le bon moment pour moi de rentrer à la maison et de trouver une façon de mettre à profit mes expériences au sein de cet environnement des politiques scientifiques. C’est peut-être un peu cliché de dire qu’on veut changer les choses, mais à ce stade de ma carrière, je souhaitais ardemment mettre en pratique ce que j’avais appris et contribuer à améliorer les politiques publiques et le processus décisionnel politique. La coïncidence de l’élection d’un nouveau gouvernement qui s’est déclaré très favorable à appuyer ses politiques sur la science a rendu cette perspective encore plus attrayante.

Q : Votre carrière est bien remplie et diversifiée; vous avez notamment œuvré dans la recherche universitaire et comme conseiller pour des organismes nationaux et internationaux. Quelle influence aura selon vous vos expériences antérieures sur votre travail à la tête du CAC?

A : J’ai eu une carrière non linéaire, ayant alterné entre des postes universitaires, où j’ai pu travailler de manière approfondie les questions éthiques et politiques liées à la santé et à la science, et plusieurs postes administratifs et de direction, où j’ai eu une influence plus concrète sur certaines politiques. J’estime que cette combinaison d’expériences mêle parfaitement la théorie et la pratique. Comme chercheur universitaire dépendant de bourses, de contrats et de fonds philanthropiques pour mes travaux et ceux des équipes et des centres que j’ai dirigés, j’ai appris à quel point le financement de la science est important pour le milieu de la recherche et à quel point l’interdisciplinarité scientifique en particulier est utile. En fait, il a toujours été ardu de trouver du soutien financier dans mon domaine de recherche, la bioéthique, et j’ai dû apprendre à devenir créatif. Comme directeur du programme externe ELSI en bioéthique associé au Human Genome Project des Instituts nationaux de la santé des États-Unis (NIH pour National Institutes of Health), j’ai connu l’autre côté de la médaille : la nécessité de faire des choix difficiles afin de privilégier certains projets par rapport à d’autres, dans l’intérêt du public. Et, en tant que directeur administratif de la National Bioethics Advisory Commission du président Bill Clinton, j’ai pu constater comment la stratégie politique pouvait influencer les décisions politiques et comment la science pouvait influencer, quoique de façon insuffisante, le travail des législateurs et des décideurs politiques. J’espère que chacune de ces expériences m’aura enseigné quelque chose à propos du sens du leadership.

Q : Comment souhaitez-vous vous inspirer des dix premières années d’activité du CAC? Quelle est votre vision à long terme pour l’organisme (ou à quoi pourraient ressembler ses dix prochaines années)?

A : Le CAC s’est mérité un respect considérable pour la grande qualité des rapports qu’il a produits au cours de la dernière décennie sur des sujets d’intérêt public. Certains de ces rapports ont constitué des ressources de premier plan; en fait, dans certains cas, on peut établir un lien direct entre les constats et les conclusions établis dans les rapports et les mesures prises non seulement par les commanditaires qui en avaient initialement demandé la réalisation, mais également par d’autres qui les avaient trouvés utiles, objectifs et bien étayés. Voilà un remarquable héritage de réussite sur lequel nous pouvons bâtir. Par exemple, les évaluations des comités d’experts pour lesquelles le CAC est surtout reconnu sont généralement réalisées sur des périodes de 18 à 24 mois; j’entrevois une demande croissante pour des évaluations qui pourraient être requises plus rapidement ou qui seraient plus brèves et qui répondraient davantage aux besoins d’un large éventail de commanditaires. Bien que je ne puisse anticiper l’avenir, il n’est pas difficile d’imaginer qu’au cours des cinq prochaines années, nous pourrions recevoir davantage de demandes du gouvernement fédéral pour des données, des informations, des preuves et des avis qui pourraient contribuer à résoudre plusieurs questions complexes. Mais je m’attends certainement aussi à ce que des provinces, des régions, des municipalités et des villes souhaitent recourir à ces avis – sans parler du secteur privé, des organismes de bienfaisance et des ONG. Même si le CAC ne pourra répondre à toutes les demandes, j’estime qu’il est en mesure de devenir un organisme plus agile, apte à s’adapter à différents besoins, reconnu pour ses travaux par un plus grand nombre de groupes et mieux intégré au sein de l’écosystème canadien des groupes offrant des conseils scientifiques aux décideurs politiques.

Q : Quels sont les fondements de votre intérêt pour les politiques fondées sur la science?

A : Mon intérêt a été éclairé par certaines questions, des mentors et des occasions qui se sont présentées à moi. L’intersection de la science et de la société m’a toujours intéressé, spécialement d’un point de vue moral et politique. Ma formation en lettres et en sciences humaines – en philosophie et en éthique en particulier – a conditionné la façon dont je conçois la science, notamment les sciences de la santé et de la médecine. Très tôt à l’école secondaire, à Toronto, mon professeur de biologie nous avait demandé de choisir un domaine et de réfléchir aux questions éthiques qui s’y rattachaient; j’ai choisi la FIV et j’ai ensuite pu voir mon domaine prendre vie avec la naissance du premier bébé-éprouvette au monde, Louise Brown. Mes études de premier cycle à l’Université York m’ont formé à appliquer la morale et la philosophie politique aux sciences de la vie par le biais d’études de cas très percutantes : la prise de décisions en fin de vie, la greffe d’organes et la recherche utilisant des sujets humains. J’ai peaufiné mes compétences en matière de recherche et de politiques pendant mes années de doctorat à l’Université Georgetown, à Washington, où j’ai fait une dissertation sur l’éthique et l’évaluation des risques, laquelle éclaire toujours une bonne part de mes réflexions actuelles. C’est au cours de cette même période que j’ai eu la chance d’obtenir des occasions de tester mes connaissances dans le monde réel, tout d’abord au sein du Office for Protection from Research Risks (le bureau de réglementation du gouvernement des États-Unis chargé de la surveillance de la recherche avec des sujets humains) des NIH, puis, pendant deux ans, comme responsable de la dotation en personnel des comités consultatifs sur les politiques se rapportant à la recherche avec des sujets humains et des animaux pour l’American Psychological Association ― le tout avant d’avoir terminé mon doctorat. Il aurait été difficile pour moi de ne pas avoir la piqûre pour les politiques scientifiques après avoir passé tout ce temps dans les coulisses du pouvoir, à Washington, sur ces questions, notamment du fait que plusieurs d’entre elles ont été débattues aux NIH et au Congrès. Ces dernières années, mon intérêt n’a fait que croître au fil de mes travaux menés auprès d’organismes internationaux, de gouvernements étrangers et d’établissements de recherche. Pour moi, les politiques scientifiques sont un moyen par lequel les pays peuvent démontrer leur engagement envers l’acquisition de savoirs et l’utilisation de ces savoirs au service du public.

Q : Quelles sont vos réflexions jusqu’à maintenant sur la place qu’occupe le CAC au cœur de l’écosystème canadien des S-T?

A : Ce ne sont que mes premiers jours au CAC, bien entendu, mais il m’apparaît de manière évidente que le Canada possède déjà un riche réseau de ressources capable d’alimenter tout le processus nécessaire pour conseiller les autorités du pays sur la question des politiques scientifiques : nous avons d’excellents chercheurs, qui étudient les sciences et les politiques scientifiques; des experts, qui fournissent des analyses détaillées sur les lacunes et les besoins en connaissances; des praticiens, qui peuvent traduire ces informations en éléments utiles pouvant servir à des délibérations fructueuses; et des évaluateurs compétents, qui sont aptes à évaluer les incidences et les résultats. Mon sentiment est que le CAC s’inscrit très bien dans cet écosystème, lui qui fournit des informations pertinentes aux décideurs, mais je pense qu’il est toujours relativement méconnu de la plupart des gens et des organismes qui pourraient en tirer profit. Le problème, au Canada, n’est pas que nous ne disposions pas d’une expertise adéquate en S-T, mais plutôt que cette expertise pourrait être organisée de manière plus efficace. C’est pourquoi j’ai particulièrement bon espoir que le gouvernement respecte son engagement à établir un Bureau du scientifique en chef, qui serait responsable d’un portefeuille qui pourra bénéficier de maintes façons de l’aide du CAC. Il y a une chose que je sais par-dessus tout : nous ne pourrons tout faire seuls. Nous devrons nous inspirer d’autres pays que se sont dotés d’organismes semblables au nôtre et faire en sorte que le tout dépasse la somme de ses parties.

Q : Quelles sont les choses qui vous manquaient de la vie au Canada et que vous êtes impatient de retrouver maintenant que vous êtes de retour au pays?

A : J’aimerais pouvoir dire les hivers canadiens, mais ce n’est pas le cas! J’hésite à l’admettre, puisque cela pourrait sembler prévisible, mais j’ai grandi en écoutant la Soirée du hockey, alors ce sera agréable d’avoir plus de possibilités d’assister à notre sport national que le peu auquel nous avions droit à la chaîne locale de NBC à Indianapolis, qui nous servait presque toujours les parties des Blackhawks ou des Red Wings.

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